Lundi 4 octobre 2004 : Philippe Besson
Les jours fragiles, extraits de la lecture du lundi 4 octobre 2004
Mercredi 27 mai
Au moment où je m'attelle à ce journal, on ampute Arthur. On lui retire la faculté de marcher en homme libre. On l'atteint dans ce qui a fait son existence : se mouvoir. Et presque mécaniquement il me revient ce qu'il m'a raconté de sa marche vers l'Italie…. Il est parvenu jusqu'au lac Majeur. Il a dormi dans des granges de fortune ou à la belle étoile, parfois tenaillé par une horrible faim…. Il lui fallait repartir vers le sud, toujours davantage vers le sud. Il cherchait le soleil… Il y a eu des heures et des jours dans la chaleur, silhouette découpée dans un ciel bleu… . Il y a eu cette douceur italienne, l'odeur d'herbe et de paille de la campagne lente de la Ligurie, contre laquelle, tout de même, il a reposé son corps fourbu, endolori. Et il a continué d'avancer, d'avancer, comme s'il était un forcené, comme s'il s'agissait d'une compétition, mais contre qui, si ce n'est contre lui-même, déjà ?
C'est le soleil qui a stoppé sa marche.
Je songe que c'est ce même soleil de plomb qu'il a dû endurer pendant douze jours, après avoir quitté le Harar, étendu sur une civière portée par seize hommes, seulement protégé d'un drap de lin blanc que le vent léger faisait parfois se soulever.
À Aden, on l'a jeté à terre.
Après encore, il y a eu la mer, treize journées de mer dans d'atroces souffrances, sur un rafiot de fortune ballotté par des flots capricieux, avant l'hôpital à Marseille.
C’en est fini, des périples.
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Vendredi 7 août
Arthur raconte et je le crois. Arthur raconte et je le suis, dans cette ville qui s'appelle Bruxelles, dans cette chambre d'hôtel, à l'angle de la rue des Brasseurs. Je vois l'homme pris de boisson. Je vois son hébétude, son aigreur, sa désolation. Je vois Arthur qui se moque de lui, qui ricane à son chagrin. Je vois l'homme qui menace mon frère d'une arme, qui crie qu'il va tirer, qui finalement tire deux coups de feu.
Arthur contemple longuement son poignet, ce matin. Il contemple la cicatrice, une vilaine marque dans le prolongement de ses veines. Il dit : « La mort et moi, nous sommes de vieilles connaissances, pas vrai ? »
Et, moi, je ne peux réprimer une moue dégoûtée. Je suis saisie d'un haut-le-cœur. Rien ne me sera épargné, vraiment. Je dois tout entendre. C'est mon emploi désormais. Je voudrais quitter la chambre mais je n'en fais rien : on ne tourne pas le dos à un mourant.
Tout de même, je dois à l'honnêteté de confesser que je me rappelle aussi, bien évidemment, son retour piteux à Roche après le fameux drame de Belgique. J'avais treize ans, alors. Mon frère s'est littéralement écroulé. Je le revois affalé sur une chaise, dans la cuisine, les bras morts, saisi de spasmes par instants, secoué de larmes. C'était le moment d'un grand désarroi, d'un trouble dévastateur. Je l'entends encore qui susurrait : « Ô Verlaine ! Verlaine. » Même une enfant de treize ans comprend, je vous assure.
Pour autant, la femme de trente ans, que cette enfant est devenue, ne saurait admettre les errements du passé ni absoudre les fautes qui ont été commises. Oui, je le dis, lorsque viendra le temps de livrer l'existence d'Arthur à ceux qui voudront la connaître, qui demanderont des comptes ou exigeront des détails, il faudra faire le tri entre le bon grain et l'ivraie, gommer, éradiquer. Il faudra servir des mensonges qui auront l'air de vérités.
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Dimanche 20 septembre,
Tandis que je l'observe, grimaçant de douleur, s'accrochant désespérément à son moignon enflé, je songe à nouveau qu'il a été frappé exactement là où se tenaient sa force et sa raison de vivre : à la jambe qui commande la marche. Serait-ce d'avoir été trop sollicitée ? Il aurait pu être atteint de tuberculose, de paludisme, de toutes ces maladies exotiques qu'on n'attrape qu'en Afrique. Non, le mal a préféré s'attaquer à la jambe, pour l'empêcher de marcher, pour le contraindre à s'arrêter, pour l'obliger enfin à mettre un terme à cette fuite éperdue, à cette fugue commencée il y a plus de vingt ans. Il était fait pour les grands espaces, pour les chevauchées. L'immensité est la seule mesure qui lui aura convenu.
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Thierry Séchan clôture avec un poème d’Arthur Rimbaud, À la musique.
Liz K.